Carnet à Spirale
   
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horaires affichés dans le wagonÀ bord du Transsibérien, on perd vite ses repères dans l’espace et dans le temps. L’heure de Paris, l’heure de Londres sont vite oubliées, l’heure de Moscou sert de référence pour les horaires des arrêts qui jalonnent le parcours et qui sont affichés dans le couloir, au milieu du wagon. Mais l’heure locale change tout le temps, une ou deux heures de plus chaque jour. On se laisse bercer par le balancement et le ronronnement du train. Il n’y a pas grand-chose à faire et en même temps, on n’a même pas le temps de s’ennuyer. Le seul handicap est que je découvre assez vite qu’il est difficile d’écrire pendant que le train roule et que mon écriture devient hachée et quasiment illisible à ces moments-là. La nuit, je dors plutôt mieux que d’habitude ; je peux être réveillée par une secousse ou un bruit inattendu, mais je me rendors vite, l’esprit tranquille, débarassé de ses pollutions habituelles.

Le paysage défile sous nos yeux par les fenêtres. L’élément largement dominant est la forêt, majoritairement de bouleaux, mais aussi parfois mélangé de pins noirs ou de sapins. Les bouleaux sont magnifiques, avec leurs feuillages légers et mobiles et leurs troncs grands et minces, à l’écorce blanc argenté. Il y a parfois de vastes étendues d’herbe très verte, mais les troupeaux sont quasiment absents. Les champs cultivés sont de petites dimensions ; ils se limitent souvent aux lopins de terre autour des maisons. Le relief est très majoritairement plat, parfois marécageux. La région de l’Oural, à mi-parcours, frontière entre l’Occident et l’Orient, est nettement plus vallonnée et offre des paysages charmants.

Il est difficile d’imaginer tout cela recouvert d’un épais manteau de neige, ce qui est pourtant le cas la majeure partie de l’année. Les poteaux électriques sont légions : réseaux de basse, moyenne et haute tension. Les routes sont rares et peu fréquentées, mais les passages à niveaux sont tous en parfait état, tout comme la voie de chemin de fer sur laquelle nous circulons. C’est vrai que cette ligne est vitale pour la Russie : de très nombreux trains y circulent, tant de voyageurs que de marchandises. C’est l’axe est-ouest le long duquel s’organise l’activité économique de la Sibérie.

parcours en RussieOn imagine la Sibérie comme une contrée reculée et hostile. C’est vrai… mais pas le long de l’axe du Transsibérien. Nous traversons le long de notre parcours plusieurs grandes, et même très grandes villes, semblant surgies de nulle part : Iekaterinbourg, Omsk, Novossibirsk dépassent toutes le million d’habitants. Pour autant que nous puissions en juger pendant notre rapide traversée, ces villes paraissent actives et relativement prospères. Par contraste, nous apercevons parfois au passage certains petits villages, apparemment habités, mais tellement éloignés du reste du monde que je me demande comment il est possible d’y survivre, surtout en hiver.

Nous faisons au fil du temps plus ample connaissance avec nos compagnons de voyage. Je crois même avoir réussi à retenir, au bout de plusieurs jours, tous les prénoms. Et pourtant, je suis nulle en mémoire des noms ! Dans le premier compartiment, il y a quatre hommes. Il y a Yan (avec un seul n), notre gentil accompagnateur : il a appris le russe avant de tomber amoureux de la Russie, il a épousé une Russe et rêve d’obtenir la nationalité russe. Il y a ensuite Pierre, le baroudeur toujours en tête, collectionneur de photos, qui traque l’image insolite. Et puis il y a Oscar, notre doyen, ingénieur en retraite, fan de technologies modernes, capable de nous tenir au courant régulièrement de la température, la pression atmosphérique, l’altitude et le taux de change de la monnaie locale. Enfin, il y a Serge au grand cœur, qui me fait penser à un gentil gros nounours, qui rappelle aussi certains Russes pour son penchant marqué pour la vodka !

Dans le compartiment d’à côté sont installées les deux copines Marie et Raymonde, que nous n’avons pas trouvé à l’aéroport car elles n’étaient pas dans le même avion. J’ai mis un peu de temps à savoir qui était qui : Raymonde, aux cheveux bruns, prend des photos tout le temps et a toujours peur de perdre en route Marie, aux cheveux blancs, à l’air rêveur et énigmatique. Elles se sont connues il y a seulement quelques années… dans une chorale. Elles partagent généreusement leurs provisions alimentaires, qui semblent intarissables.

Dans le compartiment suivant, c’est Momo et Bibi, petit couple d’amoureux… Les autres compartiments sont aussi occupés par des couples : Alain et Danièle, Maurice et Colette, Nicolas et Evelyne. J’imagine Danièle en ancienne militante des jeunesses communistes ; elle raconte d’une voix vibrante son équipée en URSS avec son frère, en R8, au temps de sa jeunesse. Alain connaît très bien un endroit cher à mon cœur : Prapoutel et ses voisines Pipay et le Pleynet car il a participé à l’installation des premières remontées mécaniques de la station.

Maurice assume parfaitement son rôle de râleur en chef : quand quelque chose ne va pas, c’est Maurice qui le dit ! Colette, et bien, c’est la femme de Maurice, ce qui n’est pas rien ! Nicolas et Evelyne, Evelyne et Nicolas, forment un couple extérieurement très équilibré, ils respirent la tranquillité et la simplicité, c’est reposant… Les deux derniers compartiments sont occupés, l’un par quatre jeunes Russes plutôt discrets, l’autre par un gros Américain qui est arrivé à la gare accompagné d’une grande et belle blonde, que l’on n’a plus revue par la suite. Qu’est-elle devenue ? L’a-t-il découpée en morceaux et mangée pour son dîner ?

À propos de dîner, nous allons manger au wagon-restaurant une fois par jour, en fin de journée. On y mange très, très bien. L’autre groupe de français y va trois fois par jour. Ils doivent traverser notre wagon pour s’y rendre, ils nous font alors de grands bonjours et de grands sourires, mais en ayant l’air de penser « salut, les pauvres ». La suite de leur programme, après Irkoutsk, comporte une traversée dans le désert de Gobi en 4x4. Je ne les aime pas. Nous, nous sommes bien contents de ne pas prendre tous nos repas au wagon-restaurant. Nous nous invitons les uns les autres, d’un compartiment à l’autre. Il y a le repas suisse, avec fromages, lardons et viande séchée. Il y a le repas charcutaille : pâté, rillettes, saucisson. J’ouvre aussi la boîte de caviar blanc offerte par Catherine, pour en faire des toasts. Nous goûtons aussi des produits achetés en route, sur les quais : tomates, gros cornichons, l’inoubliable poisson séché et fumé, yaourts, pommes…

Nous arrosons tout ça de tout ce que propose le bar du wagon-restaurant : bière, vodka bien sûr (qui sert aussi à nettoyer les cornichons), vin rouge (pas terrible), une sorte de muscat (pas mauvais), du «champagne soviétique» (si, si, ça existe), et aussi un peu d’eau, avec ou sans bulles (l’eau, ça sert aussi pour se laver les dents). Avec l’eau, nous avons même eu droit à un Ricard, offert par Maurice. Et toujours à propos d’eau, il y a aussi de l’eau chaude, grâce au samovar, situé au bout du couloir, qui délivre à volonté, à toute heure du jour ou de la nuit, de l’eau brûlante (vraiment brûlante : gare aux débordements avec les mouvements du train). Très pratique pour le café soluble, le thé, les tisanes et autres soupes instantanées que nous avions emportés dans nos bagages en prévision. Pratique aussi pour faire un brin de vaisselle.

halteCes échanges donnent lieu à de nombreuses allées et venues dans le couloir du wagon, couloir qui sert également fréquemment de lieu de stationnement, où nous restons accoudés à la fenêtre comme au comptoir, pour voir défiler le paysage. Le sol de ce couloir est habillé de bout en bout d’un élégant tapis d’orient, sur la propreté duquel veille notre jeune provodnitsa. Aussi, le dit tapis est-il recouvert d’un second tapis, en simple toile, compartimentmaintenu, comme celui de dessous, à chaque extrémité. Sous l’effet de nos piétinements, le tapis de dessus a régulièrement tendance à quitter sa position rectiligne et à se plisser sur les bords. Pour échapper aux regards noirs de la dame, nous veillons régulièrement, quand le couloir n’est pas trop encombré, à remettre le tapis de dessus dans l’axe de celui de dessous, mais cela ne suffit pas à lui faire perdre sa mine renfrognée. Les hommes ont lancé un concours de celui qui réussirait à la faire sourire, mais les réussites sont rarissimes.

Au deuxième soir de notre parcours, notre compartiment se trouve transformé en salon littéraire, ou plutôt en bar littéraire. La discussion glisse assez rapidement sur le terrain politique : géopolitique mondiale, avenir économique de la Russie, avenir de l’Europe… Pour la deuxième fois depuis le début de notre voyage, nous nous trouvons en situation d’expliquer le «non» français au récent référendum sur la Constitution européenne (en Suisse, on dit «votation»). La première fois, c’était avec Catherine, Micha et Marina, pendant notre trajet en voiture pour aller à la datcha. Nous avons expliqué que ce n’était pas un « non » à l’Europe en général, mais un «non» à une certaine Europe, trop libérale, trop anglo-saxonne, trop peu soucieuse de ses habitants. Et maintenant, avec nos amis suisses, il faut expliquer que ce n’est pas non plus juste un rejet de notre gouvernement, mais bien un « non » à une certaine Europe, trop etc.

Après la politique, la discussion s’oriente vers des sujets plus littéraires, en particulier les mérites comparés des grands écrivains russes, actuels et anciens. Rapidement, beaucoup décrochent, mais nous sommes quelques uns à rester attentifs jusqu’au bout de la joute oratoire qui s’engage entre Yan et Éric sur la question essentielle : Dostoïevski est-il, oui ou non, un auteur génial ? Éric, autodidacte en littérature et ayant une réaction personnelle instinctive vis-à-vis des bouquins qu’il lit, pense résolument que oui. pour Pauline...Yan, étudiant en littérature russe et anglaise, a reçu l’enseignement de ses professeurs à l’Université et défend l’opinion inverse. On finit par conclure sur un désaccord entre les deux parties : c’est beau ! Cela s’arrose : un toast de plus, dans la bonne vieille tradition russe.

Nous étions plusieurs à avoir imaginé avoir du temps pour bouquiner dans le train. Finalement, pas tant que ça. J’ai quand même réussi à m’attaquer à Proust. Premières impressions : il faut s’accrocher et réussir à se laisser emporter par la beauté de la langue. Il maîtrise l’art de décrire finement ses propres impressions, que l’on reconnaît parfois pour les avoir ressenties soi-même, sans savoir les décrire aussi bien. Certains passages sont vraiment magnifiques, cependant que d’autres restent pour moi plus opaques, voire complètement incompréhensibles. En tout cas, maintenant je connais l’histoire de la madeleine en version originale ; rien que pour cela, ça valait le coup. Et puis, ça vaut le coup aussi pour le plaisir de tourner les pages d’un livre de la Pléiade. Le dernier soir dans le train, pas question de bouquiner, il faut s’efforcer de dormir vite, car le train arrive très tôt en gare d’Irkoutsk.

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